Entretien avec Mohamed Haddad, professeur et co-organisateur du colloque « L’Islam au XXIe siècle », les 26 et 27 février prochains à Paris.


D’aucuns réagissent au titre « Islam au XXIe siècle » en expliquant que ce titre n’a pas de sens puisque l’Islam est inaltérable. L’Islam n’a pas, selon eux, à être otage d’une époque et doit rester intact. Que leur répondez-vous ?

« Oui l’islam n’a pas à être l’otage d’une époque. Pour cela, les musulmans doivent accepter le principe du changement et de l’adaptation, ou ce que je préfère appeler la réformation. Un message est éternel tant qu’il continue à interpeller des hommes et des femmes dans des contextes bien loin des périodes des origines. A défaut, il reste otage d’une époque révolue. Le problème aujourd’hui est que l’on confond souvent les idéaux liés à l’islam et les particularités liées à son cheminement historique. Les idéaux eux-mêmes doivent être reformulés selon les nouvelles quêtes humaines. Par exemple, l’égalité comme idéal prend des significations nouvelles dans des contextes d’émancipation comme ceux que l’on vit aujourd’hui. Il ne faut pas avoir peur de redéfinir la norme pour réactualiser l’idéal et le pousser encore plus loin. »

Cette réforme doit-elle se traduire par une sorte de “Vatican II” de l’Islam ? Si oui, comment procéder en l’absence de clergé pour porter cette éventuelle réforme ?

« Les conciles relèvent d’une tradition chrétienne. La réforme musulmane se construit autrement. Depuis le XIXe siècle, des questionnements et des ouvertures se sont exprimés et il est devenu impossible de les étouffer. Les attitudes évoluent. Même si, en contrepartie, la violence s’aggrave. Car dans certains milieux, on s’aperçoit que l’on a perdu le monopole de la religion et on réagit par la violence face à un mouvement de modernisation qui s’impose et s’étend. Il faut être plus sensible aux nouvelles voix et nouvelles propositions, mais aussi aux nouvelles pratiques. Croyez-moi, la situation est bien moins figée qu’elle en a l’air. Les femmes, par exemple, sont plus présentes aujourd’hui dans les réflexions sur l’islam. Pensez-vous que cela restera sans conséquence ?  »

Quel regard portez-vous sur les tentatives de l’État, en France, de réformer l’islam ?

« Ce qui est à réformer, c’est notre rapport à l’islam, et à la religion en général. Toutes les sociétés modernes sont régies par deux principes :
1- la religion ne structure plus l’ensemble de l’espace social ;
2- la religion n’est pas non plus bannie de cet espace.
Il y a donc une nouvelle organisation qui s’impose et doit se conformer à ces deux principes à la fois. Les sociétés à majorité musulmane ainsi que les communautés musulmanes minoritaires sont encore en quête d’une telle organisation.
L’État français se propose d’aider l’Islam de France à trouver cette nouvelle organisation. Il admet par là même que l’islam est une composante de la culture et de la société françaises et qu’il ne peut continuer à être géré de l’extérieur ou par des petites projets personnels. Je prends l’intérêt des autorités françaises dans le sens d’une manifestation de reconnaissance puisque la situation de l’islam est désormais débattue au cœur de la République et non plus à ses marges. »

Quel est votre souhait en co-organisant ce colloque ?

Mon souhait est de comparer les initiatives différentes et de retenir et promouvoir ce qui réussit. En Europe, plusieurs initiatives ont vu le jour ces dernières années. Il est temps de les étudier selon la méthode comparative. Mais il faut aller plus loin en interrogeant des expériences novatrices dans le monde musulman, à l’instar de ce qui se passe en Tunisie ou au Maroc. Certes, il serait trop ambitieux de songer à une politique européenne ou méditerranéenne de l’Islam, mais il est possible d’élargir l’horizon des débats sur l’Islam à une dimension bien plus ambitieuse.