Le mot du président

Chers amis de « L’Islam au XXIème siècle »

« En ces temps d’anxiété, de colère et de contestations entre l’Occident et le monde islamique, de nombreux récits des échanges intellectuels entre nos cultures et qui ont façonné leurs époques sont souvent oubliés ». C’est ainsi que débute un article sur une pleine page du New York Times du 7 avril 2021 intitulé « Le musulman qui a inspiré Defoe » et qui raconte comment « notre » Robinson Crusoé, publié en 1719 par Daniel Defoe, est une reprise d’un conte philosophique d’Ibn Tufayl datant de six siècles auparavant… Plus que l’aspect historique fascinant, Majdi Sahli nous expose avec une rigueur scientifique cet ancêtre mystique de Robinson, nouveau « Premier Homme ». Il s’éveille seul sur une île déserte à la connaissance du monde, puis de Dieu avec sa seule Raison. Sa découverte de la voie de la Grâce se fait ainsi de manière quasi-autodidacte, mais vient bien de l’exercice de sa propre raison. Majdi Sahli nous donne des clés très pertinentes de lecture et d’interprétation philosophique, mystique, spirituelle, de ce grand ouvrage sou , dont les prolongements sont encore vivaces aujourd’hui. À qui s’adresse la religion et comment la comprendre ? Est-elle réservée à une élite éclairée qui ne pourra jamais vraiment partager son ascension avec le reste du monde, ou a-t-elle vocation à assurer lumière, sagesse, bonté et miséricorde pour le plus grand nombre ?

Cette discussion se retrouve aussi dans le beau texte « le Paradis et l’Enfer selon le Coran » que nous offre le Dr Al Ajami. Son analyse théologique très ne et illustrée de citations coraniques pertinentes célèbre la richesse de l’effort d’interprétation, c’est-à-dire des tentatives de compréhension d’un Texte qui par nature dépasse l’homme. Où est le Bien ? Où est le Mal ? Quelles sont les conséquences de nos actions ? Quid de la Foi, à l’aune de nos actions et intentions ? Comment se fera l’au-delà ? Le raisonnement de l’auteur est encore enrichi en ayant en tête les autres monothéismes, tout en sachant que la Miséricorde divine sera toujours présente.

« Il n’y a pas d’autre Divinité que Dieu et Mohammed est son Envoyé ». Telle est la profession de foi de tout musulman. Elle s’intègre dans une soumission totale au Créateur. « Islam veut dire soumission » est une des entrées du Petit lexique des idées fausses sur les religions d’Odon Vallet. Car le mot en arabe ne se réduit pas à ce seul terme de soumission mais englobe aussi les notions d’unité, d’équilibre, de paix et d’harmonie avec soi, les autres et le Cosmos tout entier. Cette affirmation est également libératrice puisqu’en niant toute autre soumission, en la prononçant, le musulman défie en quelque sorte le pouvoir temporel d’autres humains. Dans l’absolu, il n’est soumis qu’à Dieu, ce qu’il marque symboliquement dans sa prière rituelle, jusqu’à l’effacement…

Nos esprits modernes comprennent le débat fondamental entre raison et foi, entre philosophie et théologie, et c’est en cela que Ibn Tufayl est vraiment précurseur des esprits éclairés du XVIIIe siècle comme Defoe. C’est aussi en cela que la redécouverte d’un tel dialogue philosophique est essentielle pour nos « temps d’anxiété, de colère et de contestations »… À nous de comprendre, et donc retrouver l’âge d’or de l’Andalousie, lorsque les communautés religieuses vivaient en harmonie, chacune bénéficiant des effets bénéfiques d’une stimulation intellectuelle féconde.Sans opposition d’essence partisane ou discriminatoire, tentons d’améliorer notre compréhension de l’Unique, à l’aune de la perception de sa propre croyance.

C’est allier ainsi l’individuel et l’unique de chaque parcours avec une même humanité. Avec le parcours original de Fatma Bouvet de la Maisonneuve, nous continuons la présentation de tels parcours spirituels et de vie qui sont d’autant plus singuliers qu’ils nous réunissent en tant qu’humains. Cette femme médecin courageuse qui a fait de sa vie un combat en faveur des plus démunis et fragiles de nos sociétés se dé nit sereinement comme « une pratiquante culturelle mais non religieuse de l’Islam ». De fait, son parcours illustre peut-être les multiples influences qui nous façonnent tous, entre le spirituel et l’éthique, la philosophie, la raison, la justice, la sociologie, ou simplement la foi et la miséricorde…

Chers amis de « L’Islam au XXIème siècle », encore merci de votre confiance renouvelée. Nous sommes maintenant tout à la préparation de la seconde Conférence de notre association qui se tiendra à l’UNESCO à Paris les 2 et 3 février 2022. Ce sera aussi en grande partie l’objet de notre numéro 5…

Bien à vous,
Sadek Beloucif
Président de l’Association « L’Islam au XXIème siècle »

REVUE N°4 – Octobre-Décembre 2021
Contribution : Dr Al Ajamî, Majdi Sahli, Fatma Bouvet de la Maisonneuve.