Philosophe et islamologue, la franco-algérienne Razika Adnani est aussi membre du Conseil d’Orientation de la Fondation de l’Islam de France. Elle participera à la table ronde « Islam et égalité » lors du colloque « L’Islam au XXIe siècle ».


Entretien avec Razika Adnani

A l’heure où l’on parle beaucoup de la réforme de l’islam de France souhaitée par le gouvernement, vous insistez beaucoup sur le fait qu’il faille réformer l’islam sans réformer l’islam de France ? C’est bien cela ?

« J’insiste sur le fait qu’il faille réformer l’islam, réforme qui n’est plus aujourd’hui une question de choix mais de responsabilité. J’ai réagi justement dans la presse lorsque l’idée d’une réforme de l’islam de France a commencé à être évoquée. J’ai dit alors qu’une réforme de l’islam de France ne serait possible que si elle ne concernait que la gestion de l’islam, c’est-à-dire son organisation, car on ne peut évoquer une réforme de l’islam que si l’on interroge l’islam en tant que religion.
La réforme de l’islam est une réforme de l’islam tout court et elle ne se fera pas indépendamment des autres pays musulmans. Croire qu’on peut réformer l’islam en France pour créer en France un islam spécifique à la France qui serait républicain et moderne, alors que dans les autres pays musulmans il continuerait d’être figé et pratiqué dans sa version traditionnelle, est une utopie. Sauf si cela ne touche qu’aux apparences ou aux questions secondaires et c’est ce que veulent les conservateurs justement. Pour ces derniers, l’islam n’a pas besoin de changement. Mais une dérogation est accordée aux musulmans d’Occident pour assouplir certaines questions secondaires liées à la pratique alors que c’est une réforme qui concerne tous les musulmans, car elle concerne l’islam. »

Réformer l’Islam de France a-t-il un sens alors que les idées (internet et les flux financiers, etc.) n’ont plus de frontière ?

« Vous avez raison de poser cette question, car les musulmans de France vivent certes en France, mais lorsqu’il s’agit de leur religion c’est vers les pays musulmans, pour la grande majorité leur pays d’origine, qu’ils se tournent. Une situation que la révolution numérique (internet) abolissant les frontières géographiques et culturelles et les moyens de transports très sophistiqués qui facilitent le déplacement des populations permettent aujourd’hui plus que jamais.
Proposer aux musulmans de France un islam spécifique à la France fera croître leur sentiment, lorsqu’ils veulent être pratiquants, qu’ils vivent dans un pays qui ne leur permet pas d’être de bons musulmans, ce qui accentuera leur crispation.
Quant aux conservateurs, ils s’appuieront sur l’argument que l’Occident veut la fin de l’islam pour renforcer leurs attaques et ils utiliseront l’internet comme arme, ce qu’ils font d’ailleurs aujourd’hui.
C’est la raison pour laquelle je pense que l’idée d’une réforme de l’islam de France dans le sens de créer un islam spécifique à la France est non seulement impossible, mais sera aussi une entrave à la réforme réelle de l’islam. »

Vous intervenez sur la question de l’islam et l’égalité. Ne s’agit-il “que” de l’égalité homme-femme ?

« La question de l’égalité en islam ne concerne pas seulement celle de l’homme et de la femme. L’égalité entre les individus est également un sujet préoccupant. Dans les pays « musulmans », qui ne séparent pas la politique de la religion, les minorités religieuses ne jouissent pas des mêmes droits que les musulmans. La séparation de la religion et de la politique pour un État neutre à l’égard des religions est la meilleure solution pour remédier à cette situation. Cependant, concernant l’égalité homme/femme, la neutralité de l’État ne suffit pas. Pour sortir réellement des inégalités homme/femme, il faut interroger la religion. Sans ce travail de réforme de l’islam, même dans le cas de la neutralité de l’État, ces inégalités se prolongeront et les discriminations persisteront au sien de la société. »

Dans un article que vous avez publié dans le monde : vous dites que le rôle de l’État n’est pas de réformer l’islam, mais de défendre la laïcité. Pensez – vous que la laïcité soit menacée en France ? 

« Le rôle de l’État, il s’agit de l’État français, n’est pas de réformer l’islam, car d’une part, la réforme de l’islam n’est pas une décision politique, d’autre part, elle revient aux musulmans de confession ou de culture ; c’est leur religion et c’est à eux que revient cette tâche.
Le rôle de l’État est de protéger la laïcité certes, car la laïcité n’est pas tout à fait un acquis, les forces anti-laïques existent toujours, mais surtout parce que la République Française ne peut être forte qu’avec la consolidation de ce principe. Elle repose sur des valeurs : égalité, justice et liberté qui ne peuvent se concrétiser que dans un système où l’État est neutre. La France est un pays multiconfessionnel et multiculturel, ce n’est qu’en renforçant la laïcité qu’elle peut garantir sa stabilité sociale et politique.
Cependant, la séparation entre le politique et le religieux est l’ultime solution, non seulement en France, mais dans tous les pays qui aspirent à une paix politique et sociale y compris les pays musulmans. Non seulement parce que les individus qui appartiennent à ces pays ne sont pas tous musulmans, mais aussi parce qu’au sein de l’islam, il y a plusieurs islams qui provoquent des affrontements et des hostilités dont les musulmans doivent se passer. »